Accueil > Politique | Entretien par Jérôme Latta | 6 novembre 2014

Sophie Béroud : « Pour la CGT, c’était plus simple sous Sarkozy »

Pour Sophie Béroud, spécialiste de l’histoire syndicale, "l’affaire" du logement Lepaon indique des tensions autour de la gouvernance de la CGT. Mais les véritables problèmes résident dans la difficulté du syndicat à affirmer son positionnement.

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Sophie Béroud est maître de conférences en science politique à l’Université Lyon 2. Elle est notamment l’auteure, avec Paul Bouffartigue, de Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ? (La Dispute, 2009)

Regards. Est-ce que la polémique autour du logement de Thierry Lepaon est un micro-événement sans grand intérêt, ou bien dit-elle quelque chose de la situation actuelle de la CGT ?

Sophie Béroud. Elle dit quelque chose des conditions du débat interne à la CGT. Ce qui pose problème, ce n’est pas tant qu’un haut responsable venant de province dispose d’un logement de fonction, que les conditions dans lesquelles ont été décidées à la fois la location et la rénovation de l’appartement. Les interrogations portent sur les instances qui sont consultées, leur fonctionnement, la démocratie interne. Elles renvoient aux discussions déjà présentes au dernier congrès, en raison de l’élection d’un nouveau secrétaire général, sur les façons de renforcer les conditions du débat démocratique.

C’est un débat intense au sein de l’organisation ?

Il me semble qu’il existe dans l’institution. Celle-ci a connu des changements, a évolué dans ses références, et est plus exigeante aujourd’hui sur les formes de la démocratie interne. Ce sont des préoccupations qui remontent dans l’institution, même s’il y a chez beaucoup de militants le souci de ne pas la fragiliser ou la déstabiliser. Les informations parues dans le Canard enchaîné ont aussi été envoyées aux trente-deux fédérations syndicales de la CGT, ce qui indique des dissensions internes.

« Les tensions internes tiennent moins à de grands clivages qu’aux difficultés de trouver un positionnement »

La polémique va-t-elle contribuer à renforcer ce débat sur le mode de fonctionnement, la démocratie interne ?

Elle va renforcer ce débat, sans forcément le précipiter. Quelles que soient les positions des uns et des autres, elle montre qu’il y a un besoin de clarifier un certain nombre de règles, de modalités de fonctionnement et de contrôle, ou encore de comptes à rendre sur les mandats.

Comment peut-elle perçue par les militants : comme une fragilisation de Thierry Lepaon ou plutôt comme attaque extérieure visant à fragiliser la CGT dans un contexte global difficile pour le syndicalisme en général ?

Il y aura un peu des deux, avec le sentiment d’un acharnement médiatique sur la CGT de la part des médias dominants, et l’impression que cela ne va renforcer la légitimité interne de Thierry Lepaon – qui, dès le départ, n’était pas le candidat choisi par le secrétaire général sortant. Manifestement, il a du mal à asseoir cette légitimité et cette affaire vient l’affaiblir de nouveau. En annonçant, lors du Comité confédéral national de mardi, que deux nouveaux membres seraient nommés au Bureau confédéral, il cherche à modifier les équilibres internes et à raffermir ses soutiens en même temps que son pouvoir.

Au-delà de la polémique, ce défaut de légitimité du secrétaire général ne résulte-t-il pas surtout d’un mandat sans initiative très marquante, ni indication d’une direction volontariste ?

Les tensions internes tiennent moins à de grands clivages entre des orientations différentes qu’aux difficultés de trouver un positionnement, de se faire entendre et de mobiliser contre les politiques menées par le gouvernement. Ces difficultés se répercutent sur l’organisation et accentuent les interrogations sur le fonctionnement et la démocratie internes, et sur la légitimité du secrétaire général. Depuis le congrès de 2013, les initiatives prises par la CGT ont rarement rencontré le succès, on l’a encore vu le 16 octobre avec la journée interprofessionnelle ou cette semaine avec la mobilisation dans les transports.

« On constate un renouvellement générationnel et une véritable dynamique »

Cette difficulté à faire entendre un discours est-elle seulement liée aux politiques gouvernementales ? Leur orientation très à droite pourrait au contraire dégager des marges de manœuvre pour des positions offensives de la part de CGT…

La CGT cherche depuis plusieurs années à conforter une ligne consistant à articuler à la fois une présence dans les négociations et une position de contestation. Or il lui est laissé très peu d’espace pour y parvenir, justement parce que la politique du gouvernement la pousse beaucoup plus à la contestation – à la demande, d’ailleurs, d’une large partie de la base –, ce qui entrave l’évolution souhaitée. La crainte existe chez de nombreux dirigeants de voir la CGT s’enfermer dans une posture qui ne serait que contestataire, laissant la CFDT en profiter pour prendre l’avantage. C’était plus simple sous la présidence Sarkozy : avec l’élection de François Hollande, la CGT espérait avoir des points d’ancrage pour faire avancer certains dossiers, certaines revendications, mais ce n’est pas le cas.

La CGT est-elle inhibée à la fois par sa peur de la radicalité extérieure, sur sa gauche en quelque sorte, et par sa crainte d’une rupture avec la CFDT ?

C’est exactement ça. D’un côté, elle craint de se retrouver enfermée dans un pôle contestataire, avec par exemple Solidaires, la FSU et d’autres composantes des mouvements sociaux. De l’autre, elle se heurte à la volonté de la CFDT de faire cavalier seul. Cela contraint la CGT à des relations à géométrie variable selon les dossiers, et elle perd sur les deux tableaux. Ces difficultés à définir une ligne accentuent les tensions internes, ainsi que le sentiment d’une perte d’influence chez les militants – au moment où le "pôle réformiste", avec la CFDT, a établi des relations soutenues avec le gouvernement.

Malgré l’affaiblissement au sommet, reste-t-il quand même un enracinement fort et une dynamique au sein de la base ?

Absolument. On constate un renouvellement générationnel, notamment chez les dirigeants intermédiaires, au niveau des unions départementales et des fédérations, et l’existence d’une véritable dynamique. La CGT se transforme, avec davantage de présence dans le privé et des évolutions sensibles en termes de provenance, de secteurs d’activité, de catégories socioprofessionnelles des syndiqués. Malheureusement, cette dynamique est masquée par les difficultés de positionnement dans le champ syndical et par cette crise de direction.

Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ?, de Sophie Béroud et Paul Bouffartigue (La Dispute, 2009).

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  • La question de fond me semble-t-il est celle du rapport du syndicalisme, et plus largement du mouvement social, au politique. La nature ayant horreur du vide, l’absence de présence et de combats politiques dans les entreprises et la non représentation politique du mouvement ouvrier (comme on disait,) qu’il soit réformiste ou révolutionnaire tend à faire jouer aux syndicats un rôle politique, ce qui, paradoxalement, les affaiblit. Et vouloir faire jouer un rôle politique aux syndicats, c’est dédouaner l’incapacité de la gauche dans son ensemble à ouvrir une alternative au capitalisme (pour ne pas utiliser sempiternellement le terme de libéralisme). Et comme il n’y a pas de relais politique au mouvement social (pas d’alternative crédible de suite) la crainte existe dans le mouvement syndical qu’affaiblir le gouvernement serait renforcer la droite et l’extrême-droite. (Je pense pour ma part l’inverse : que c’est la politique actuelle du gouvernement qui conforte la droite et l’extrême-droite). Mais transformer les syndicats en force politique, ou leur faire jouer le rôle de masse de manoeuvre pour un projet politique serait aussi contre productif et dangereux. Les politiques -à la gauche de la gauche- doivent être en capacité de préparer une alternative politique et ne pas simplement eux mêmes se comporter en super syndicats.

    jacques dimet Le 9 novembre 2014 à 18:38
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  • Et si, pour la CGT, la présidence de François Hollande était au contraire, l’opportunité de se débarrasser des illusions politiciennes et d’affirmer son identité propre ?

    Monsieur HR Le 14 novembre 2014 à 17:48
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  • Je précise : travailler son identité sociale, ce qui passe par une analyse rigoureuse de la réalité des classes sociales aujourd’hui au détriment du flou dans lequel l’enferme une vision politicienne droite/gauche, propre aux partis politiques, qui ont perdu toute vision et toute action dans la sphère sociale.

    Monsieur HR Le 14 novembre 2014 à 17:51
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