Manifestation en faveur du droit à l'avortement en 1983 à Madrid. Photo Raùl Cancio.
Accueil > Société | Par Jean Sébastien Mora | 24 septembre 2014

Sous la pression, le gouvernement espagnol renonce à limiter l’IVG

Confronté à de nouveaux enjeux électoraux, Mariano Rajoy a annoncé l’annulation du projet de loi sur l’avortement, texte ayant suscité la consternation et dans lequel les Espagnoles voyaient leurs droits revenir à un cadre encore plus restrictif qu’en 1985.

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Le premier ministre, Mariano Rajoy, a retiré ce 23 septembre son projet de loi visant à interdire l’avortement. Très décrié, même au sein de sa majorité conservatrice au parlement, la loi prohibant l’IVG ramenait l’Espagne aux années sombres de la dictature, près de trois décennies en arrière. L’avortement aurait été criminalisé et n’aurait été possible que dans le cas où la santé de la mère était en jeu, ou dans les cas de viols après dépôt de plainte et double examen médical obligatoire (lire "Avortement : l’Espagne à l’avant-garde d’une régression européenne ?").

Une « loi anachronique, cruelle et machiste »

« En tant que président du gouvernement, je l’ai pris la décision la plus raisonnable », a ainsi déclaré Mariano Rajoy lors d’une conférence à Madrid. Le rejet de la loi anti-avortement constitue un revers notoire pour l’église catholique, très influente jusqu’ici par le biais de sa conférence épiscopale. Il est aussi vécu comme un fiasco politique majeur pour le gouvernement conservateur : à l’initiative du texte, le ministre de la Justice, Alberto Ruiz-Gallardón, a démissionné. Fils d’un haut fonctionnaire franquiste, catholique pratiquant et ultra-conservateur, il avait fait de cette mesure une affaire personnelle.

Bien entendu, le retrait de loi anti-IVG constitue un grand soulagement pour l’opposition, les organisations féministes et plus largement la société civile : c’est « le départ du grand inquisiteur Ruiz-Gallardón », titrait le journal progressiste de gauche Publico. « Nous avons gagné la bataille politique », s’est aussi réjouie Isabel Serrano, gynécologue, porte-parole de la plate-forme "Decidir nos hace libres". « La loi était déconnectée de la réalité et de la volonté des Espagnols, ainsi que du contexte européen dans lequel nous vivons », a-t-elle confié à Regards.

Une « nouvelle chasse aux sorcières », une « loi anachronique, cruelle et machiste »  : en février et mars 2014, l’opposition au projet de loi avait mobilisé plusieurs centaines de milliers de manifestants en Espagne, mais aussi dans un bon nombre de villes européennes (lire "Pour les femmes espagnoles, une journée particulière"). Or dès le départ, le soutien à la loi sur l’avortement était fragile du coté des parlementaires les plus modérés du Parti populaire (PP). L’ancienne maire de Malaga, Celia Villalobos, qui y voyait « une atteinte terrible aux droits des femmes », est parvenue au fil des mois à fédérer autour d’elle un front du refus.

Le Parti populaire sous la pression de Podemos

Pour autant, caractérisé par une ligne de fermeté néoconservatrice, pour ne pas dire autoritaire, si le gouvernement de Mariano Rajoy fait marche arrière, c’est davantage pour répondre à des préoccupations électoralistes que démocratiques. 80 % des Espagnols, y compris les catholiques pratiquants, restent favorables à l’IVG. Les études sociologiques menées par le célèbre institut espagnol Pedro Arriola ont montré que la loi de restriction de l’avortement a été préjudiciable aux intérêts du PP.

La droite a certes remporté les élections européennes de 2014, mais en enregistrant la perte de deux millions de voix par rapport à 2009. A contrario, ce scrutin a vu s’affirmer Podemos, plate-forme électorale née dans le sillage du mouvement du 15-M et devenu la quatrième force politique espagnole. Podemos a même récupéré 8,6% de son l’électorat dans les rangs du Parti populaire, en s’inscrivant dans une perceptive claire de justice sociale (lutte contre la corruption, restructuration de la dette publique, fin des expulsions immobilières, etc.). Or, entre le printemps et l’automne 2015, l’Espagne verra se succéder des scrutins municipaux et législatifs annoncés d’ores et déjà comme un recul électoral notable pour la droite espagnole.

En tenant compte du résultat des européennes, une alliance entre Izquierda Unida, formation héritière du Parti communiste espagnol, et Podemos, pourrait remporter au moins douze grandes villes espagnoles, comme Cadiz, Gijon et Las Palmas. La menace est telle que le Parti populaire entrevoit même une réforme du code électoral avant les prochaines municipales de 2015, réforme dénoncée comme un « coup d’État légal » par l’ensemble de la gauche espagnole…

Opération reconquête en Catalogne

Autre élément de lecture de cette séquence politique : la menace de sécession catalane. Indéniablement, depuis 2011, les prises de positions autoritaires du PP ont alimenté de manière graduelle la revendication indépendantiste. Mariano Rajoy sait qu’il devra prochainement faire face au référendum d’autodétermination, décidé de manière unilatérale le 9 novembre par la Generalitat, le gouvernement catalan. Or jusqu’ici en Catalogne, l’aspiration à une vraie rupture démocratique s’est fondue dans le sentiment indépendantiste, tout particulièrement un rejet de l’héritage franquiste que la loi sur l’avortement incarnait.

Lire aussi "En Catalogne, l’indépendance à marche forcée", dans le dossier Nationalisme, indépendantismes, régionalisme : le repli sur sol du numéro d’automne de Regards.

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