Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 3 novembre 2014

Tests de résistance bancaire : danse sur un volcan

Les banques de la zone euro ont brillamment passé les "stress tests" de la BCE, nous dit celle-ci. Leur solidité face à une éventuelle crise grave est pourtant très hypothétique, et des réformes structurelles restent plus que jamais indispensables…

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La Banque centrale européenne a publié le 26 octobre les résultats de « l’évaluation complète » de la situation des cent trente principales banques de la zone euro. Elle a effectué une vérification exhaustive de la qualité des actifs détenus puis des "stress tests" (tests de résistance) consistant à mesurer si les banques détiennent suffisamment de capitaux pour faire face aux conséquences d’une situation économique « désastreuse ».

L’objectif est triple : il s’agit d’abord faire un état des lieux bancaires au moment où la BCE en devient le superviseur. Il s’agit ensuite de renforcer la confiance dans les banques de la zone euro en leur imposant si nécessaire de se restructurer ou d’augmenter leurs fonds propres. Et il s’agit enfin de s’assurer que la solidarité européenne prévue dans le cadre de l’union bancaire européenne ne se traduira pas par des appels aux contribuables pour renflouer des banques fragiles.

« Résultats très positifs »

Les résultats publiés vont au-delà des espérances : au 31 décembre 2013, dit la BCE, l’insuffisance globale de fonds propres des cent trente banques évaluées n’est que de 24,6 milliards d’euros. 25 banques seulement sont concernées, 9 en Italie, 3 en Grèce et 3 à Chypre. Comme des renforcements de capitaux et des restructurations sont intervenus depuis lors, il n’y a plus que 13 banques concernées pour un déficit de capitaux de moins de 10 milliards. Seul point noir, l’Italie avec encore 4 banques en cause, dont la troisième du pays (voir tableau 1). Mais pas de quoi déstabiliser les marchés financiers et les comptes publics. En principe, il ne devrait pas être fait appel aux financements publics pour renforcer les banques pointées du doigt.

La France s’en sort particulièrement bien. Seule la petite Caisse de refinancement de l’habitat a fait apparaître un déficit de fonds propres au 31 décembre 2013. Il a été depuis comblé. Mais les autres afficheraient, selon la BCE, une solidité de très bon aloi.

D’où des satisfécits appuyés de Christian Noyer, le gouverneur de la Banque de France, de la Fédération bancaire française et du ministre Michel Sapin. Les deux premiers en tirent, quasiment d’une seule voix, la conclusion que le modèle de la banque universelle à la française est le bon. Avis aux amateurs et à la nouvelle Commission européenne : arrêtez les réformes bancaires, et ne ressortez pas des tiroirs les propositions laissées en héritage par Michel Barnier. Le ministre un peu Raminagrobis, en tire, pour sa part, surtout la conclusion que de si solides banques françaises n’ont décidément pas d’excuses pour faire au mieux leur métier de préteurs.

Il y a quelque chose qui cloche là-dedans...

À ceci près que cela ressemble quand même pas mal à un conte à dormir debout. Certes, l’opération a été conduite avec davantage de rigueur que les fois précédentes. Les banques ont dû opérer une réelle transparence sur leurs actifs et leurs comptabilités. Mais comme le constate François Leclerc, blogueur régulier sur le site de Paul Jorion, « il a fallu procéder en moins d’un an à l’analyse de 119.000 emprunts et de 170.000 actifs apportés en collatéral et à l’élaboration de 765 modèles d’évaluation des provisions. Il y a deux manières d’interpréter de tels chiffres, conclut-il, rester bouche bée impressionné ou penser que l’on a procédé à la louche ».

En second lieu, les hypothèses du scénario catastrophe ne sont pas si catastrophiques que cela. Le scénario intègre une récession sévère dans la zone euro, un taux d’intérêt en hausse de trois points et une chute des prix de l’immobilier de 30% en trois ans. Mais il n’inclut ni un krach financier comparable à celui de 2007/2008, ni une déflation qui pourtant hante l’Europe, ni une nouvelle crise de la dette publique qui ne saurait être exclue et qui comme le dit l’économiste Patrick Artus « serait catastrophique ». On aurait, en effet, un retour des cercles vicieux des crises financières des États, entraînant celle des banques et vice versa, comme on a pu le voir à l’œuvre en Grèce ou au Portugal. Enfin, des coefficients de pondération ont été attribués aux actifs détenus par les banques en fonction d’une évaluation des risques attachés à ces actifs. Les dettes publiques détenues par les banques sont par exemple supposées sans risque. Mais ce sont les banques qui calculent elles-mêmes le poids du risque de leurs actifs, et elles le font au plus fin, explique l’économiste Jézabel Couppey-Soubeyran.

Des banques européennes en réalité fragiles

La solidité des banques est donc notoirement surestimée, d’autant plus qu’il y a une interconnexion entre les risques pris sur les différents actifs en cas de crise financière. C’est pourquoi de nombreux économistes et même certains régulateurs – et non des moindres comme le vice-président de la FDIC des États-Unis, Thomas M. Hoenig, considèrent que l’on évalue mieux la solidité des banques en ne pondérant pas leurs actifs par des coefficients de risques. On s’aperçoit alors que les banques européennes restent en fait très fragiles (plus encore que les banques des États-Unis) et que leur déficit de fonds propres est en fait considérable.

En pratiquant de la sorte explique Jezabel Couppey-Soubeyran, « avant même qu’on ne soumette leur bilan au "scénario stressé", 76 banques parmi les 130 évaluées ont moins de 5% de fonds propres, en pourcentage du total de leurs actifs. Dont 20 banques allemandes, parmi lesquelles la Deutsche Bank qui présente un ratio de levier de 2%... Il y aussi, parmi ces 76 banques, pas moins de 10 établissements français, dont les 4 groupes systémiques (BNP Paribas, Crédit agricole, Société générale, BPCE). Y figurent aussi 10 banques espagnoles et 10 banques italiennes qui, pour le coup, se sentiraient un peu moins seules ! »

Or lorsqu’une banque a moins de 5% de fonds propres à son bilan, cela signifie qu’une perte supérieure à 5% suffit à provoquer son insolvabilité. Si l’on intègre sur cette base les effets des scénarios stressés, le manque de fonds propres des banques européennes est alors considérable. Les économistesViral V. Acharya et Sascha Steffen l’estiment au total à 450 milliards d’euros –189 pour les banques françaises, 102 pour les allemandes, 76 pour les italiennes et 38 pour les espagnoles (malgré les 40 milliards déjà injectés il y a trois ans pour les sauver) – voir tableau 2.

Viral V. Acharya est professeur à la Stern School of Business à New York et Sascha Steffen est professeur associé à l’ European School of Management and Technology à Berlin.

Ce que Sascha Steffen commente de la façon suivante : « Les régulateurs ont encore à réaliser que le système financier est un "système" et à intégrer ce concept dans la façon dont ils réglementent les banques. Les banques sont de plus en plus interconnectées par des relations contractuelles, ainsi que par l’exposition à des actifs similaires et à chocs macroéconomiques similaires. Parce qu’ils n’internalisent pas les risques que leur comportement crée pour l’ensemble du système financier, les banques investissent trop et accumulent trop de leviers. L’évaluation globale [de la BCE] ne tient pas compte de ce risque "systémique". »

L’affaire est d’autant plus grave que cette accumulation excessive d’actifs par rapport à leurs fonds propres se réalise surtout dans les activités financières de marché plus ou moins spéculatives et qu’elle s’accompagne d’une tendance à la diminution de leurs prêts aux ménages et aux entreprises dans la zone euro.

Renforcement du capital des banques

Les résultats "positifs" des tests de résistance conduits par la BCE ont pour conséquence principale de remettre sous un épais tapis les exigences de réformes structurelles en matière bancaire et financière. Le paradoxe de banques officiellement en bonne santé et de crédits en recul conduit ceux qui tiennent le manche de la politique économique à continuer de diagnostiquer un problème de rentabilité insuffisante des entreprises, et donc à pousser les feux des réformes structurelles permettant de baisser le coût du travail. Face à quoi il ne suffira pas de pointer l’insuffisance de la demande et de réclamer un programme de relance des investissements, fussent-ils destinés à la transition énergétique. On peut au contraire tirer de la critique de ces évaluations que les réformes bancaires et financières sont plus que jamais nécessaires.

L’économiste Anat Admati professeure à l’Université de Standford et son collègue Martin Hellwig de l’institut Max Planck, auteurs de The Bankers’ New Clothes (Les nouveaux habits des banquiers), l’un des livres d’économie les plus importants publié en 2013, plaident pour un renforcement drastique du capital des banques et pour diminuer l’effet de levier. Ils avancent le chiffre de 30% des actifs. Une proposition qui ne doit pas être prise au pied de la lettre, mais pour signifier que l’on a besoin d’une réforme radicale de la régulation. L’idée serait, par exemple, que lorsque ses capitaux propres sont inférieurs à 30%, une banque ne serait pas autorisée à verser des dividendes aux actionnaires, et si elle descend en dessous de 20%, elle devrait se recapitaliser. Après tout explique-t-elle, c’est ce qui se passe dans toutes les autres secteurs d’activité : « Les entreprises utilisent souvent leurs profits pour financer les investissements et les actionnaires ont droit aux bénéfices pour autant que les dettes sont payées. »

D’indispensables réformes structurelles

Les lobbies bancaires affirment que les exigences de fonds propres plus élevés pousseront les banques à réduire les prêts. Mais, répond-elle, cela n’est validé par aucune théorie ou étude empirique. « Il existe au contraire des preuves significatives que les banques mieux capitalisées maintiennent leurs crédits en période de récession et que c’est l’insuffisance et non pas l’excès de fonds propres qui est préjudiciable aux prêts. » En second lieu, la séparation des activités bancaires entre les activités de crédit et les activités de marchés est plus que jamais nécessaire.

Mais ce n’est pas tout. Ni le redressement des ratios de fonds propres des banques, ni la séparation des activités au sein des banques ne suffiront pour construire un système financier en phase avec une transition écologique et un nouveau modèle de développement.

Depuis plusieurs années, l’économiste néo-marxiste Paul Boccara souligne la double exigence d’une réforme profonde de la politique de création monétaire et de refinancement des banques de la Banque centrale européenne, et celle d’une création de fonds publics de développement social jusqu’au niveau européen. On notera avec intérêt que l’économiste Michel Aglietta vient lui aussi de mettre en avant le besoin de réformes de ce type, tout en les inscrivant dans une perspective beaucoup plus réformiste d’une relance des investissements de long terme afin de sortir des menaces croissantes de stagnation séculaire. « Deux pivots sont nécessaires à cette intermédiation financière, écrit-il. L’un est la Banque centrale qui peut s’impliquer directement dans le financement des investissements bas carbone... Le second est un Fonds public européen d’investissement, c’est-à-dire un intermédiaire financier capable de coordonner des investisseurs responsables pour le financement de long terme. »

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  • Lu sur un blog de capitalistes : le stress test était inutile, les banques ne se prêtant pas d’argent entre-elles depuis 2008, elles n’ont donc toujours pas confiance dans leur capacité à rembourser.

    Flutiot Le 4 novembre 2014 à 10:39
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