Accueil > Monde | Entretien par Catherine Tricot | 8 septembre 2014

« Thatcher a été un carburant du sentiment national écossais »

Pour la première fois depuis le lancement de la campagne pour le référendum sur l’indépendance de l’Écosse, le "oui" est en tête dans les sondages. Le début de la fin du Royaume-Uni ? Les racines de ce mouvement séparatiste expliquées par Géraldine Vaughan.

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Maître de conférences en histoire et civilisation britanniques à l’université de Rouen, Géraldine Vaughan a publié The ‘Local’ Irish in the West of Scotland, 1851-1921 (Palgrave 2013, Londres).

Extrait du dossier "Nationalisme, indépendantismes, régionalisme : le repli sur sol" dans le numéro d’automne de Regards.

Regards. Le 18 septembre, les Écossais vont voter par référendum sur l’indépendance de l’Écosse. D’où vient ce référendum ? Quelles sont les chances que le "oui" à l’indépendance l’emporte ?

Géraldine Vaughan. Ce référendum est réclamé depuis longtemps par le parti nationaliste. Ayant remporté les législatives de 2011, notamment sur la promesse d’organiser cette consultation, le SNP (Scottish National Party) espère un oui majoritaire à la question « Should Scotland be an independent country ? » – « L’Écosse doit-elle être un pays indépendant ? ». La campagne du camp "Yes" est très active, en particulier dans les quartiers populaires et ouvriers de la partie ouest du pays. Mais ceux qui affirment « Better together », le camp du "non" sont en tête dans les sondages en ce mois de juillet 2014. Soutenus par les trois grands partis du Royaume-Uni (travailliste, conservateur, libéral-démocrate), par une grande partie de la "business community" et par les milieux d’affaires, les opposants à l’indépendance restent néanmoins fragilisés par leur absence de projet. Leur argument tient dans leur slogan : « Rester ensemble ».

Quels sont les arguments du SNP ?

Ce sont des arguments de souveraineté nationale et politique. «  Nous ne serons plus gouvernés par une Angleterre conservatrice. » « Nous pratiquerons davantage de justice sociale, nous restaurerons un État providence. » Le modèle scandinave est souvent repris par le SNP : « Nous aurons une Écosse plus riche... » À côté de ces arguments "explicites", le camp du "oui" se fonde sur une renaissance, depuis les années 1960, de la culture écossaise. L’Écosse est désormais un pays très anglophone (le gaélique est pratiqué dans quelques zones des Highlands et des îles de l’ouest), contrairement au Pays de Galles ou encore à l’Irlande. Cependant, on assiste à un nouvel intérêt pour la culture, la littérature, la poésie et l’histoire écossaises depuis cinquante ans. Cela se manifeste à l’université avec, par exemple, la création d’un Centre d’études écossaises à Édimbourg (1951). Cette renaissance nourrit le sentiment national. Alors que dans les années 1970, près de 40% des Écossais se disaient d’abord Britanniques, ils ne sont plus que 23% aujourd’hui à se situer ainsi. La Britishness semble en perte de vitesse, tout particulièrement depuis les années 1980, avec l’affaiblissement des piliers de cette identité (monarchie, armée, Parlement).

Quels sont les arguments des travaillistes pour s’opposer au "oui" ?

Il y a une dimension très politique dans leur opposition. Les Écossais envoient toujours une large majorité de députés travaillistes à Westminster. Le départ de l’Écosse du Royaume-Uni reculerait leur perspective de retour au pouvoir.

« Le choix très politique a été fait de permettre le vote à tous les résidents écossais âgés de plus de seize ans, et à eux seuls »

Qu’est-ce qui fonde l’opposition des milieux d’affaires écossais ? D’un point de vue capitalistique, la présence de ressources pétrolières peut plaider en faveur de l’indépendance...

Depuis des siècles, les milieux d’affaires trouvent avantage à leur présence dans un Royaume-Uni qui leur ouvre des marchés internationaux, à commencer par ceux de l’Empire britannique, dès le XVIIIe siècle. Le débat économique fait rage et les arguments s’échangent de part et d’autre sur les avantages et les inconvénients de l’indépendance. Personne n’a, à l’évidence, remporté la bataille pour savoir si cela rapporterait ou coûterait de quitter le Royaume- Uni. L’incertitude est aussi liée à l’inconnue d’une sortie de la livre sterling, ainsi qu’au rapport avec l’Europe. Alors que le Royaume-Uni est au bord de quitter l’UE, les nationalistes écossais ont coutume d’évoquer « une Écosse indépendante dans l’Europe ». Mais comment cela se traduira-t-il ? Par une adhésion à l’UE ? Par le choix de l’euro comme monnaie ?
Dernier point d’incertitude : l’Écosse pourrait-elle, voudra-t-elle rester dans l’Otan ? En effet, le SNP s’est engagé à exiger de Londres la fermeture de l’unique base britannique de sous-marins armés de missiles nucléaires qui se trouve à Faslane, non loin de Glasgow. Toutes ces incertitudes confortent le camp du maintien de l’Écosse dans le Royaume-Uni. Enfin, soulignons que la campagne sur l’indépendance se double d’un débat d’orientation politique. Le SNP est un parti assez à gauche, que les Britanniques disent "Old labour", c’est-à-dire en faveur de l’État-providence, contrairement au "New labour" social-libéral, fondé par Tony Blair et Gordon Brown.

Quel est le poids de la question pétrolière dans le débat ?

Quand le pétrole a été découvert en mer du Nord en 1973, le parti nationaliste en a fait un argument politique : « It’s Scotland’s Oil », ont-ils immédiatement affirmé. Cela crédibilise les capacités d’autonomie économique. Les ressources sont considérables, même si nul n’en connaît totalement l’ampleur. Chacun sait que son avenir et son coût constituent aussi des problématiques mondiales. Mais il est clair qu’il permettrait d’alimenter le budget d’un État indépendant. De manière significative, le First Minister, Alex Salmond (SNP), est un économiste spécialiste du pétrole. Le pétrole a également une importance certaine parce que les autres ressources naturelles sont limitées.

Comment s’est construit le corps électoral ? Qui va voter ?

Cette question a été épineuse. Qui peut voter ? Tous ceux qui se disent, se sentent écossais ? Six millions d’Américains revendiquent des ancêtres écossais. La question de la diaspora écossaise est sensible. Le choix très politique a été fait de permettre le vote à tous les résidents écossais âgés de plus de seize ans, et à eux seuls. 900.000 Écossais nés en Écosse et émigrés, souvent en Angleterre, n’auront donc pas le droit de voter. En revanche, les migrants installés en Écosse, pour beaucoup d’origine pakistanaise et indienne, auront voix au chapitre. La constitution de ce corps électoral figure une conception de la nation écossaise qui n’est en rien "ethnique" pour le SNP. Le nationalisme écossais se pense comme un nationalisme "civique". C’est aussi un choix politique en ce sens que la diaspora est nettement plus favorable au maintien dans le Royaume-Uni, qui est bien souvent à l’origine de sa propre émigration. Ainsi, par exemple, les Écossais qui ont migré aux États-Unis au XVIIIe siècle sont partis en tant que sujets britanniques dans un espace impérial commun aux Anglais, aux Gallois et aux Écossais.

« L’idéologie thatchérienne a heurté des valeurs écossaises profondément ancrées dans l’idée de communauté. L’exaltation de l’individualisme n’a pas été comprise et acceptée. »

Quid de l’orientation institutionnelle en cas de victoire de l’indépendance ? L’Écosse deviendrait-elle une République comme l’Irlande du Sud ?

Le SNP n’a pas de position officielle sur la question, même si bon nombre de ses membres sont ouvertement républicains. L’adhésion à la couronne reste dominante dans tout le Royaume-Uni. C’est sans doute ce qui reste de plus vivant de l’ancien empire...

Qu’est-ce que ça veut dire, de se revendiquer Écossais ? Pourquoi ne plus se dire Britannique dans un monde qui se globalise ?

En parallèle à la renaissance culturelle, les années Thatcher ont été déterminantes pour la reconstruction du sentiment national. L’idéologie thatchérienne a heurté des valeurs écossaises profondément ancrées dans l’idée de communauté. L’exaltation de l’individualisme n’a pas été comprise et acceptée. La politique néolibérale de Thatcher a pulvérisé l’État-providence, et cela a été vécu comme une attaque contre l’idée communautaire. Un fossé idéologique et moral s’est creusé avec les Écossais à cette époque. Ajoutons que Thatcher, née dans les Midlands, apparaissait aux yeux des Écossais comme beaucoup plus anglaise que britannique.
La cristallisation contre Thatcher s’est accomplie autour de la lutte contre la Poll Tax (1989). Paradoxalement, il s’agissait d’un impôt imaginé par des économistes ultralibéraux de l’université écossaise de Saint Andrews et qui consistait à substituer à l’impôt local, fondé sur les revenus et la valeur du logement, un impôt par tête. Les luttes ont été très importantes dans tout le Royaume-Uni contre la Poll tax. Mais les Écossais se sont sentis particulièrement visés car cet impôt leur fut appliqué un an avant le reste de la Grande-Bretagne. Cela a été vécu comme une traîtrise des Anglais. Le SNP organisa alors une campagne de boycott de l’impôt (« Can Pay, Won’t Pay »). 700.000 Écossais refusèrent de payer, sur un pays de cinq millions d’habitants. On peut dire que Thatcher a été un carburant du sentiment national.
La désindustrialisation a également été très mal ressentie. Dans les années Thatcher, 40% des Écossais appartenaient à la classe moyenne, mais ils constituaient la première génération non ouvrière : ils se sentaient proches du monde ouvrier et étaient sensibles à sa liquidation. Les luttes des mineurs ont marqué les consciences. Aujourd’hui encore, on ressent le poids de cette histoire dans la région de Glasgow.

Est-ce le début de la fin du Royaume-Uni ?

La Grande-Bretagne, en tant qu’union politique, existe depuis plus de trois-cents ans. Elle a connu une rude épreuve avec la fin de l’ère coloniale. Un penseur marxiste écossais, Tom Nairn, annonçait dès les années 1970 l’éclatement du Royaume-Uni. Cela paraissait alors excessif. Si le "oui" l’emporte, on va très certainement revisiter cette interprétation. Il est clair que ce référendum est un moment historique pour tous les Britanniques. D’ailleurs Leane Wood, la chef du parti nationaliste gallois, Plaid Cymru, vient d’apporter son soutien au SNP, affirmant que l’Écosse pouvait servir de modèle. En tout cas même si le "non" l’emporte, ce qui paraît actuellement très probable, il est certain que l’autonomie politique va être renforcée. C’est le sens de l’histoire.

Extrait du dossier "Nationalisme, indépendantismes, régionalisme : le repli sur sol" dans le numéro d’automne de Regards (sortie le 16 septembre).


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REPÈRES ÉCOSSAIS

1603 Union des couronnes. Jacques VI d’Écosse devient également Jacques Ier d’Angleterre.
1707 Acte d’union. Le parlement écossais est dissous et les députés écossais sont intégrés à Westminster. Néanmoins, l’Écosse garde son indépendance dans trois domaines : le droit privé, l’éducation (plus méritocratique) et la religion (L’Église presbytérienne d’Écosse, qui n’est pas hiérarchisée comme l’Église anglicane).
1710s-1740s Rébellions jacobites contre l’Acte d’union.
1934 Fondation du Scottish National Party. 1973 Découverte d’un important gisement de pétrole en mer d’Écosse (North Sea Oil).
1979 Premier référendum sur la « dévolution », autonomie politique intérieure accordée à l’Écosse. Le camp du "oui" est divisé : la dévolution sera-t-elle un premier pas vers l’indépendance ou va-t-elle étouffer le sentiment national ? La mobilisation en faveur du "oui" est majoritaire, mais recueille moins de 40% des voix du corps électoral. Le référendum est annulé.
1989 L’impôt local "Poll Tax" est introduit par le gouvernement Thatcher en Écosse. 1997 Second référendum sur la « dévolution ». Cette fois le "oui" l’emporte (74%).
1999 L’Écosse a désormais un parlement à Édimbourg et un First Minister (actuellement Alex Salmond, SNP).
2011 Les nationalistes du SNP remportent les élections parlementaires écossaises.

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