Partisans de Nidaa Tounès lors d'un meeting, octobre 2014.
Accueil > Monde | Entretien par Laura Raim | 31 octobre 2014

Vincent Geisser : « En Tunisie, avoir résisté à Ben Ali ne paie plus »

Si le pays semble avoir bien sécurisé sa transition démocratique, les résultats de ses premières élections législatives libres confirment un échec patent : celui des partis historiques de gauche, laminés dans les urnes. L’analyse de Vincent Geisser, spécialiste du monde arabe.

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Des élections du 26 octobre en Tunisie, on a surtout retenu la "défaite" du parti islamiste Ennahda, devancé par le parti conservateur Nidaa Tounès (85 sièges contre 69) qui doit désormais s’engager dans une complexe recherche d’alliances. Mais s’il a consolidé le processus démocratique, le scrutin révèle aussi l’impuissance des formations de gauche à peser dans l’espace politique.

Regards. La gauche est-elle la grande perdante des élections de cette semaine ?

Vincent Geisser. Il est sûr qu’elle est mal en point. Le parti vainqueur, Nidaa Tounès, est souvent décrit en France comme moderne et “laïc” parce qu’anti-islamiste, mais c’est surtout un parti conservateur patriarcal et libéral formé autour d’un chef suprême, Béji Caïd Essebsi, qui a déjà désigné son fils comme successeur. Le parti islamiste Ennahda arrivé en deuxième est aussi ultra-conservateur et encore plus libéral sur le plan économique. Quasiment tous les partis historiques de gauche ont été laminés, à l’exception du Front populaire dirigé par Hamma Hammami, arrivé quatrième avec 3,7% des voix. Mais tous les autres partis de gauche se sont pris une raclée. Le Congrès pour la république (CPR) de Moncef Marzouki, qui était la deuxième force du pays avec 30 sièges, n’en a plus que deux, Ettakatol passe de 21 à un, Al Joumhouri (Le Républicain), qui a pris la suite du Parti démocratique et progressiste (PDP), n’a qu’un siège et enfin El Massar, l’héritier de Ettajdid et du PCT, qui avait 10 sièges, les a tous perdus.

Comment s’est constitué le Front populaire, seul rescapé de cette défaite de la gauche ?

Cette coalition est le résultat du regroupement en 2012 d’une dizaine de petits partis de gauche autour du Parti des travailleurs (PCOT), qui espéraient ainsi faire émerger un troisième pôle susceptible de briser la bipolarisation entre islamistes d’Ennahda et séculiers de Nidaa Tounès. Son relatif succès s’explique par le charisme de son leader, par le fait qu’il ait refusé de participer en 2011 au gouvernement d’Ennahda et par une forte implantation militante sur le terrain (notamment dans le bassin minier de Gafsa). Il passe ainsi de 4 à 14 sièges sur 217, ce qui lui permet pour la première fois de former un groupe parlementaire.

« Trois grandes épreuves ont successivement divisé la gauche »

Revenons en arrière : quel était l’état de ces forces de gauche sous Ben Ali ?

Elles étaient dispersées entre plusieurs groupes politiques aux statuts très variés. L’ancien Parti communiste, renommé Ettajdid en 1994, adoptait une position ambivalente à l’égard du régime. Il a longtemps appelé à voter Ben Ali et n’a commencé à émettre des critiques ouvertes à l’égard du régime que très tardivement. Le parti Ettakatol de Mustafa Ben Jaafar – créé en 1994, légalisé en 2002 et qui serait un peu l’équivalent du PS français (il est membre de l’International socialiste) – a toujours été un véritable parti de résistance démocratique à Ben Ali, tout comme le PDP de Nejib Chebbi, légalisé en 1988. Enfin, il y avait les partis d’opposition illégaux, comme le PCOT de Hammami ou le CPR de Marzouki. Si cette gauche politique était embryonnaire, une vraie tradition de la gauche syndicale s’était toutefois maintenue grâce à l’UGTT, l’unique centrale syndicale tunisienne. L’UGTT a encore accru son importance au moment des soulèvements de décembre 2010-janvier 2011, les sections locales ayant aidé les manifestants, ce qui a permis au syndicat de sortir auréolé de sa participation à la révolution, quand bien même la direction avait longtemps été proche du régime.

Après la révolution, il semble que les différents mouvements de gauche aient échoué à s’unir. Pourquoi ?

Trois grandes épreuves ont successivement divisé la gauche. La première a porté sur la participation au gouvernement de transition qui comportait des anciens ministres de Ben Ali. Le PCOT, Ettakatol, le CPR et l’UGTT étaient contre tandis que Ettajdid et le PDP de Néjib Chebbi étaient pour. La deuxième division a porté sur la participation au gouvernement islamiste issu des élections de l’Assemblée nationale constituante d’octobre 2011. Ettakatol et le CPR ont accepté, alors que le PCOT, l’UGTT et le PDP ont refusé car il était inconcevable pour ces derniers de servir d’alibis progressistes aux islamistes. La troisième division est intervenue après les assassinats politiques des leaders de la gauche populaire, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Au cours de l’été 2013, une partie des députés de gauche se sont retirés de l’Assemblée nationale constituante et ont demandé sa démission, tandis qu’Ettakatol défendait l’idée de rester pour terminer la constitution. Résultat, les forces de gauche se sont présentées en ordre dispersé aux élections législatives. Les représentants de l’UGTT se sont quant à eux répartis dans les différents partis de gauche, mais certains ont aussi rallié Nida Tounes, comme Taïeb Baccouche.

L’échec de la gauche ne tient pas seulement à ses divisions…

Non, bien sûr. En réalité, la gauche a surtout été inaudible dans un paysage politique bipolaire écrasé par deux populismes : le populisme des nostalgiques de l’ordre ancien de Nidaa Tounès, un parti “attrape-tout” qui a su exploiter le filon du “c’était mieux avant” et du vote utile pour faire barrage aux islamistes, et le populisme identitaire d’Ennahda, le parti de l’ordre moral. Les gens se sont réfugiés auprès de ces deux options qui étaient par ailleurs les seules avoir les moyens financiers et médiatiques de déployer de véritables machines de guerre électorales.

« Il y a une résistance bien ancrée, presque culturelle, à tout excès de libéralisme »

De fait, il n’y a pas eu de débat de fond sur les questions économiques et sociales sur lesquelles la gauche aurait pu se positionner, alors que les inégalités et le chômage étaient en grande partie à l’origine des soulèvements de 2010-2011...

C’est vrai, mais en même temps, je ne pense pas que ces questions soient les plus clivantes. Car, en Tunisie, contrairement aux autres pays arabes, il existe un relatif consensus autour de l’attachement à un État redistributeur et à un service public fort et performant, notamment à l‘école et à l’hôpital publics. La Tunisie est l’un des rares pays de la région où l’élite fait encore ses études dans des universités publiques. Il y a une résistance bien ancrée, presque culturelle, à tout excès de libéralisme. Bien sûr, le pays a connu des réformes d’ajustement structurel et le Front populaire est plus anti-libéral que les autres partis, mais aucun parti n’a pour ambition de transformer la Tunisie en pays atelier…

Quel sujet aurait alors pu fédérer l’électorat de gauche ?

Pour moi, l’enjeu crucial qui aurait mérité d’être au cœur de la campagne, c’est la réforme des appareils de sécurité, de la justice et des medias. C’est le gros raté de la transition démocratique. Ennahda n’y a pas touché et Nidaa Tounès, qui comporte bon nombre d’anciens benalistes, ne s’y attaquera pas non plus. Globalement, ni l’un ni l’autre ne sont vraiment dans la rupture avec les institutions du benalisme. Il est révélateur que lorsqu’il a été question de faire passer une loi qui exclurait pendant cinq ans les candidatures aux élections des anciens du régime benaliste, aussi bien Ennahda que Nidaa Tounès ont voté contre. Les jeunes révolutionnaires qui avaient brûlé des commissariats n’ont pas du tout été amnistiés : ils ont été jugés et condamnés. A contrario, les anciens tortionnaires sous Ben Ali n’ont été que très faiblement inquiétés.

Mais les Tunisiens n’aspirent-ils pas à une véritable rupture avec l’ère de Ben Ali ? Rupture qu’incarnent le mieux les partis historiques de la résistance au régime...

Cela peut paraître surprenant, mais on s’aperçoit que non. Cela fait seulement quatre ans que les Tunisiens étaient dans l’euphorie de la chute du régime et rêvaient de vrais changements, mais aujourd’hui ils veulent être rassurés, ils veulent de l’ordre, de la propreté, des dirigeants “compétents”, des poubelles ramassées etc. En France, il y a eu au lendemain de la deuxième guerre mondiale un front glorieux de la résistance réunissant des communistes, gaullistes et chrétiens qui ont pu utiliser cette légitimité pour porter d’ambitieuses réformes. Ce n’est pas du tout le cas en Tunisie. Ce n’est même plus un honneur d’avoir appartenu aux partis de la résistance à Ben Ali. Je dirais même que c’est vu comme étant ringard, une chose du passé. Et de fait, ça n’a pas rapporté de voix.

Vincent Geisser est chargé de recherches à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IRENAM), au sein de l’université d’Aix-Marseille. Il est notamment l’auteur (avec Michaël Béchir Ayari) de Renaissances arabes, 7 questions clés sur des révolutions en marche, éditions de l’Atelier, 2011.

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  • Ce 24/12/2014,nous savons que Marzouki a perdu.Des violences ont éclaté.Le président tunisien sortant Moncef Marzouki a lancé mercredi un appel au calme après les violences, notamment dans le sud du pays, qui ont suivi l’annonce de la victoire de son rival Béji Caïd Essebsi à la présidentielle.
    M. Marzouki, candidat malheureux à sa succession, a également indiqué qu’il entendait remettre le pouvoir à M. Caïd Essebsi "le plus vite possible, si Dieu le veut mardi". Cette date n’est toutefois pas encore officielle, selon les services de communication de la présidence et du parti de M. Caïd Essebsi, Nidaa Tounès.
    "Je m’adresse à mes proches dans le sud, en particulier dans le gouvernorat de Kébili dont je suis originaire, pour leur dire ma demande pressante d’arrêter les mouvements de protestations par amour pour la Tunisie", a déclaré M. Marzouki dans une brève allocution enregistrée, publiée sur la page Facebook officielle de la présidence de la République.
    Dès la revendication de la victoire par l’équipe de Béji Caïd Essebsi à l’issue du second tour de la présidentielle dimanche soir, des violences ont éclaté dans le sud tunisien, où M. Marzouki est arrivé largement en tête au scrutin.
    Deux postes de police avaient ainsi été incendiés à El Hamma. Des heurts se sont aussi produits dans la nuit et mercredi, notamment dans la localité de Souk Lahad, à Kébili, où des protestataires ont mis le feu au poste de la Garde nationale (gendarmerie) ainsi qu’au siège de la délégation (sous-préfecture), a indiqué à l’AFP le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Mohamed Ali Aroui.
    Dans la nuit de mardi à mercredi à Sidi Bouzid (centre-ouest), des manifestants ont bloqué la route devant le siège local de l’instance électorale et mis le feu à des pneus, selon un correspondant de l’AFP sur place.
    "Autant je comprends les sentiments de certains -la colère, le fait qu’ils n’aient pas obtenu les résultats qu’ils voulaient (à la présidentielle)- autant je n’accepte pas et je ne comprends pas que ces protestations soient violentes et qu’elles aboutissent à incendier des locaux appartenant à l’Etat ou à des partis", a dit M. Marzouki.
    "Cela, nous le refusons catégoriquement et je veux condamner tout ce qui est lié à la violence", a-t-il ajouté.
    M. Marzouki a en outre affirmé qu’il entendait passer le pouvoir à son successeur "le plus vite possible".
    "Le plus important aujourd’hui, c’est l’unité nationale, la stabilité politique, la sécurité et la passation de pouvoir le plus rapidement possible", a-t-il dit.
    "J’ai décidé de passer le pouvoir le plus vite possible, si Dieu le veut mardi, et de ne pas opter pour des recours (...) par amour pour la Tunisie et pour la paix sociale", a-t-il ajouté. Des recours auprès de la justice administrative repousseraient en effet la date de la passation de pouvoir.
    Le président sortant a toutefois indiqué qu’il comptait porter plainte contre les "infractions" enregistrées pendant le scrutin et qui ont selon lui "provoqué cette colère et ces protestations", sans plus de précisions.
    "Je considère qu’il y a eu des infractions sur lesquelles on ne peut fermer les yeux. C’est pourquoi, en accord avec mon équipe juridique, j’ai décidé qu’il y aurait des poursuites pour chaque infraction devant la justice", a-t-il dit.

    eric Le 24 décembre 2014 à 20:37
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