Accueil > Culture | Chronique par Thomas Bauder | 25 janvier 2013

Zero Dark Thirty, film féministe ?

De par son sujet, la traque et l’exécution d’Oussama Ben Laden par les États-Unis, mais aussi par ce qu’il donne à voir de la torture utilisée par la CIA comme « technique de renseignements », Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow possède tous les composants du film polémique chaud bouillant. Et si derrière l’évidence promotionnelle de ces attributs se cachait un autre film ? Un film, au risque d’une nouvelle polémique, féministe ? Tentative d’explication.

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Dès les premiers instants du film la cause semble entendue. En entremêlant à quelques images de l’attentat du World Trade Center, les enregistrement sonores, téléphoniques, des derniers instants de quelques unes des victimes du 11 septembre 2001, Kathryn Bigelow semble légitimer tout ce qui va suivre. Notamment la première vraie scène de son film, mettant en images un interrogatoire utilisant l’humiliation individuelle, l’épuisement psychique ainsi que l’agression physique, c’est à dire une vraie scène de torture. Mais outre que celle ci, orchestrée de façon presque protocolaire par un jeune type aux antipodes des crétins red-necks d’Abou Grahib, donne immédiatement au spectateur une nausée, ce en quoi elle nous renseigne sur l’usage de la torture, aussi perversement « évoluée » soit elle, c’est qu’elle ne sert absolument à rien.

C’est ici, après avoir été le spectateur candide de cette scène, qu’intervient le personnage principal, jouant alors de l’habilité psychologique plus que de la contrainte, pour obtenir une information. Que ce personnage principal soit une femme semble avoir absolument échappé à l’ensemble de la critique ; c’est pourtant là que se joue l’un des points centraux du film, dans ce personnage rare d’héroïne de cinéma, absolument désexuée, dégenrée, superbement banalisée. Une femme sans histoire sentimentale interférant avec son activité principale - trouver où se planque OBL, aka Oussama Ben Laden - une nana non « féminisée » ni apprêtée ni butchisée, juste pas maquillée. Banale, ce qui ne l’est pas.

Il est étonnant que les voix qui, outre atlantique, se sont exprimées sur ce film proviennent, soit des républicains qui craignaient que le film ne serve la campagne présidentielle d’Obama, soit de certains démocrates qui réfutent misérablement que la CIA puisse user de telles pratiques, soit encore de la presse dite spécialisée (mais en quoi, nul ne sait ) pour qui le film légitimerait la torture – et l’on a vu plus haut ce qu’il en était ; en tous cas pas des universitaires et/ou militantes et/ou critiques de cinéma féministes, comme si sa réalisatrice ne constituait finalement pas un assez « bon objet » critique, pas suffisamment en tous cas pour que leurs points de vue parviennent jusqu’à nos rivages…

Et pourtant. Femme, réalisatrice, et metteu(se) en scène de films d’actions psychologiques assez burnés, de Point Break à Démineurs, Bigelow est assez atypique dans le champ culturel genré du cinéma américain pour qu’on s’y attarde un peu, quand même. De même, que les agents de la CIA se soient manifestement féminisés ne fait pas pour les investisseurs d’Hollywood ipso facto d’une femme, qui n’est ni Lara Croft ni Carrie Bradshaw, un personnage central d’un film de plus de deux heures trente sur la traque de Ben Laden... CQFD.

Ce que laisse voir aussi Zero Dark Thirty via son héroïne, c’est un point de vue anti-héroïque. Pas l’anti-héroïsme qui voudrait que cette traque soit juste un « job » que les États-Unis aurait à terminer, pas celui non plus de la quête existentielle, mais celui organisé par la division des tâches propres à l’administration sécuritaire, la chaîne des responsabilités morcelées, celle de la CIA renvoyant tout aussi bien à l’autre, celle de l’organisation du groupe terroriste.

Que le film enfin soit le résultat d’une enquête de longue haleine sur le terrain de Mark Boal, journaliste et scénariste à l’origine de l’histoire de Démineurs, le précédent film de Bigelow, participe aussi de la singularité de son propos. Factuel à la limite de l’aridité, le scénario laisse l’enquête s’étirer, se perdre, être désorientée par les revirements politiques pour mieux valoriser l’idée fixe de son héroïne, la force de sa logique, la primauté de sa réflexion sur les emballements testostéronés. En ce sens aussi Zero Dark Thirty militerait presque pour élargir l’horizon de la représentation des femmes au cinéma. On attend sur ce sujet avec impatience l’avis de principales intéressées.

Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow. Avec Jessica Chastain, Jason Clarke, Joel Edgerton. En salles le 23 janvier.

À l’interpellation féministe, comment
ne pas répondre ? Oui, j’ai
aimé l’idée que le personnage
principal de Zero Dark Thirty soit si
peu enfermé dans un stéréotype
de genre. Ni garçon manqué, ni
féminité affirmée : l’entre-deux est
rare. Une femme qui n’a pas de vie
sentimentale, si peu d’émotions et
tant de détermination à tuer : nous
sommes loin des modèles féminins
traditionnels aussi bien cinématographiques
que littéraires. À Maya,
il reste quand même l’intuition : c’est
grâce à cette vertu si souvent prêtée
aux femmes qu’elle arrête Ben
Laden. Il ne faudrait pas que l’ainsi
nommée « héroïne » (terme qui ne
va pas de soi vu la façon dont elle
mène sa mission) soit, de par son
statut de femme prétendue plus
douce et humaine, un argument
pour nous faire avaler la violence
et la torture comme des nécessités
acceptables. Clémentine Autain

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